J’accompagne en ce moment un client spécialiste de la conformité réglementaire, notamment pour identifier les usages de l’IA qui pourraient être utiles dans son activité. En examinant ses besoins et ses méthodes de travail, j’ai vu se dessiner une possibilité : construire un outil sur mesure pour rendre son expertise plus facilement exploitable par ceux qui doivent s’en servir.

L’idée a pris forme à partir de questions très concrètes. Quelles informations ses destinataires doivent-ils pouvoir retrouver ? Que doivent-ils comprendre pour préparer leurs actions ? Avec quelles sources ? Les réponses ont conduit à un calendrier réglementaire interactif, que je suis en train de construire. Le projet associe l’expertise du client à mon travail d’analyse et de conception.

La mission est en cours, et son utilité devra encore être évaluée à l’usage. Mais sa conception m’a déjà appris une chose : une grande partie du travail qui donne sa valeur à l’outil reste invisible dans le résultat final. C’est ce travail que nous devons apprendre à expliquer, puis à valoriser.

Cinq règlements, une piste par texte, et pour chaque obligation un niveau de certitude (certain, conditionnel, à vérifier)

Une date n’est pas une analyse

Le projet mobilise plusieurs textes réglementaires, avec leurs dates, leurs champs d’application, leurs obligations et leurs renvois. Avant de dessiner le moindre écran, je dois retrouver les sources, vérifier les versions, repérer ce qui manque et distinguer ce qui est établi de ce qui reste à confirmer. Je travaille article par article, quitte à revenir plusieurs fois sur le même passage.

On parle volontiers de « données » pour désigner le contenu ainsi préparé. Le mot lui donne une apparence technique, presque mécanique. Pourtant, une partie de ces données est le produit direct de l’analyse juridique : qualifier une échéance, déterminer les opérateurs concernés, expliquer une condition d’application, formuler une réserve.

Voici, sur une autre frise de démonstration consacrée au règlement emballages (PPWR), ce que devient une simple date une fois qualifiée :

Une fiche d’obligation : la date n’est qu’une ligne parmi d’autres

L’IA peut repérer rapidement des dates dans un texte. Encore faut-il vérifier qu’elle les a toutes trouvées et correctement rattachées aux dispositions concernées.

Leur portée demande ensuite un autre travail : identifier les acteurs visés, repérer les dérogations, signaler les mesures encore attendues, puis qualifier l’échéance, ici « date ferme ».

Il faut croiser les dispositions et les définitions, vérifier les renvois et les mesures d’application, puis assumer une conclusion.

Entre une date et une obligation d’agir, il y a un raisonnement. C’est lui qui fait la valeur de l’outil.

Présenter, c’est encore analyser

Un calendrier réglementaire peut sembler simple à construire : des textes, des dates, quelques filtres. Vous le savez aussi bien que moi, la réalité est moins docile.

Sa construction impose de nombreux choix. Quelles échéances présenter ? Comment distinguer l’entrée en vigueur d’un texte de l’application d’une obligation ? Que montrer lorsqu’une date dépend de l’activité ou du rôle de l’entreprise ?

Chacun de ces choix détermine ce que l’utilisateur comprendra. Une présentation imprécise pourrait lui laisser penser qu’une obligation s’applique à tous, ou qu’aucune action n’est nécessaire avant une certaine date. Je travaille donc le contenu et sa présentation ensemble : ce qui apparaît à l’écran, les explications accessibles en un clic et les réserves.

C’est un point auquel je tiens : une précision peut être parfaitement rédigée et ne servir à rien si l’utilisateur ne la voit pas au moment où il en a besoin.

Dans une note, le raisonnement et ses réserves peuvent être présentés ensemble. Dans un outil, l’utilisateur peut aller directement à l’information qui l’intéresse.

La réserve doit donc se trouver là, et pas trois écrans plus loin.

Je teste l’outil aussi sous cet angle. Que comprend-on en le consultant ? Quelle décision pourrait-on prendre à partir de ce qui est affiché ? Ma conviction : une ambiguïté de présentation mérite autant d’attention qu’une information erronée.

Formaliser ce que l’expérience apprend

Construire ce support m’oblige aussi à expliquer ma méthode.

Pourquoi retenir une information et en écarter une autre ? Quels éléments permettent de conclure ? À quel moment faut-il demander une précision ou approfondir l’analyse ?

Beaucoup de ces décisions se prennent vite, presque sans y penser.

Les rendre explicites oblige à revenir sur ses critères et leurs limites. Un critère qui semblait évident peut susciter une longue discussion dès qu’il faut l’écrire précisément.

Il faut distinguer les règles communes, les exceptions et les décisions à reprendre dossier par dossier. Le savoir-faire devient transmissible ; les étapes répétables et celles qui exigent un nouvel examen sont mieux définies.

Une méthode ainsi formalisée peut servir au-delà du premier outil qu’elle a permis de construire.

Comment l’IA m’aide

L’IA rend ce type de projet plus accessible à un juriste qui n’est pas développeur. Dans cette mission, elle m’aide à trois moments :

  • pour un premier repérage des dates et des obligations dans les textes, dont je vérifie ensuite la complétude et l’exactitude ;
  • pour organiser les informations et décrire les étapes de l’outil ;
  • pour développer le support et essayer plusieurs présentations.

Je reprends ensuite les propositions de l’IA pour vérifier la qualification juridique : les opérateurs visés, les conditions d’application et les réserves à maintenir. Je valide les qualifications retenues pour le projet.

Une distinction mérite d’être faite : l’IA peut servir à fabriquer l’outil sans intervenir ensuite dans son fonctionnement.

Un support développé avec son aide peut s’appuyer sur des données vérifiées et des règles définies. S’il génère une nouvelle réponse à chaque question, il faudra aussi contrôler ce qu’il produit à l’usage.

Autant choisir selon le besoin, plutôt que d’ajouter de l’IA partout.

Dans les deux cas, voici quelques questions que je me pose pour tester l’outil sur des situations représentatives :

  • Que se passe-t-il lorsqu’une information manque ?
  • Et lorsque deux conditions se cumulent ?
  • Et lorsqu’un cas ne correspond à aucune des options proposées ?

Valoriser ce qui ne se voit pas

Un outil peut être rapide à prendre en main et long à préparer. Comprendre le besoin, examiner les sources, qualifier les informations, formaliser la méthode : ces travaux s’ajoutent à la construction du support, à ses tests et à ses corrections. La facilité d’utilisation du résultat a tendance à les faire disparaître.

Le temps de fabrication ne suffit donc pas à apprécier la valeur d’un outil. Un support construit en quelques jours peut reposer sur des semaines d’analyse. À l’inverse, un outil séduisant à l’écran peut n’avoir que des dates brutes derrière lui.

Que vous construisiez un outil en interne ou que vous le confiiez à quelqu’un, regardez ce qu’il y a derrière l’écran : les sources examinées, les qualifications effectuées et les vérifications restantes.

Si c’est votre expertise qui est en jeu, nommez ce travail dès le départ auprès de ceux qui utiliseront l’outil ou le financeront. Sinon, on ne retiendra que l’écran final, qui a l’air si simple.

Ce que l’utilisateur doit pouvoir vérifier

L’utilisateur peut consulter une conclusion sans voir le raisonnement qui la fonde. Certaines informations doivent donc rester accessibles dans l’outil : son périmètre, sa date de mise à jour et les réserves pertinentes. Il faut aussi expliquer ce que l’outil permet de faire et ce qu’il ne remplace pas. Ces précisions aident l’utilisateur à apprécier la portée du résultat et à reconnaître les situations qui nécessitent un nouvel examen.

Les vérifications non terminées sont affichées comme telles, avec leur traitement dans l’outil.

Envisager une autre forme pour nos analyses

Cette mission me donne envie d’examiner autrement mes livrables. La note et le tableau restent adaptés à de nombreux besoins. Lorsqu’une analyse doit être consultée régulièrement, explorée selon plusieurs critères ou utilisée par différents interlocuteurs, un autre support peut être plus pratique.

Suivi d’échéances contractuelles, grille d’analyse interactive, parcours de qualification des demandes : l’IA permet d’essayer ces formes de restitution plus facilement. Il reste à vérifier qu’elles apportent quelque chose à leurs utilisateurs.

La valeur de l’expertise se retrouve dans les informations retenues, les distinctions préservées et les limites rendues visibles. Lorsque l’outil répond à un besoin récurrent, ce travail d’analyse peut continuer à servir à chaque nouvelle consultation.

Partir de l’usage

La prochaine fois que vous préparerez ou demanderez une analyse juridique, posez-vous une question : comment sera-t-elle utilisée ensuite ? Pour une décision ponctuelle, un suivi régulier, un travail partagé ? C’est en précisant cet usage que l’on peut choisir le livrable adapté, et parfois imaginer un outil auquel on n’avait pas pensé.

Je vous reparlerai de cette mission lorsque l’outil aura été mis à l’épreuve de l’usage.

D’ici là, si vous avez un besoin auquel vos documents actuels répondent imparfaitement, écrivez-moi : je serais intéressée de savoir ce qui vous manque.