Dans un précédent article, je vous donnais cinq premiers conseils pratiques pour obtenir des réponses plus fiables de votre IA en matière juridique : 1. Toujours utiliser un abonnement professionnel ; 2. Toujours travailler avec les meilleurs modèles d’IA disponibles ; 3. Réaliser vos premiers tests sur de vrais dossiers que vous connaissez parfaitement ; 4. Vous méfier du biais de complaisance du modèle, le fameux « Yes Man » ; et enfin 5. Forcer la vérification des conclusions de votre travail via un examen contradictoire de type « LLM Council ».
Commençons par une mise à jour importante sur le choix du modèle (conseil 2) : depuis le 30 juin, Anthropic a rétabli l’accès à Claude Fable 5 et OpenAI a lancé GPT‑5.6 Sol. Ces modèles étant plus récents et annoncés comme plus performants sur les tâches complexes, il est pertinent de refaire vos tests sur vos propres dossiers. Utilisez, lorsque votre abonnement et votre interface le permettent, le niveau d’effort le plus élevé, sans en déduire que la vérification humaine devient moins nécessaire.
Toutefois, même avec ces derniers modèles, le phénomène des « hallucinations judiciaires » - ces jurisprudences inventées de toutes pièces, citées dans de vraies procédures - ne disparaît pas forcément pour autant.
La base constituée par le chercheur français Damien Charlotin (cocorico !😊) recense, à la mi-juillet 2026, plus de 1 700 décisions ou documents judiciaires dans lesquels une juridiction a été confrontée à un contenu halluciné par une IA : références fictives, fausses citations, sources déformées ou règles obsolètes. Près de 60 % des cas concernent des justiciables agissant sans avocat. Mais plusieurs centaines impliquent également des professionnels du droit, dont une douzaine de cas recensés en France.
A propos de moi :
Comment les professions du droit peuvent-elles utiliser l’IA sans improviser, ni exposer leurs données ? Quels usages sont vraiment utiles ? Quels sont ceux qu’il faut bannir ?
Juriste depuis 25 ans, j’ai créé IAJuridique pour vous accompagner de façon pragmatique dans l’adoption concrète, utile et encadrée de l’IA : formation, conformité, choix d’outils et conduite de projet.
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Donnez à l’IA une consigne de vérification renforcée
Pour prévenir ce dernier point, je vous propose aujourd’hui d’ajouter un sixième point à votre arsenal : la vérification factuelle des sources citées par votre IA. En effet, une IA produira toujours une réponse claire, structurée, convaincante - à première lecture… ! Mais si l’information de départ est périmée, mal identifiée ou invérifiable, le résultat peut être catastrophique : des arrêts plausibles, bien cités… mais inexistants.
Lorsqu’elle dispose d’un accès effectif au Web ou à un outil documentaire, l’IA peut rechercher la règle dans la source que vous lui désignez, au lieu de s’appuyer uniquement sur ses connaissances internes. Mais la présence de l’outil ne garantit ni qu’elle l’utilisera, ni qu’elle ouvrira le bon document, ni qu’elle en tirera la bonne conclusion. C’est précisément ce que la consigne doit encadrer.
L’image que j’utilise en formation est simple : jusqu’ici, vous demandiez à un collaborateur brillant de citer le Code du travail de mémoire. Désormais, vous lui posez le Code ouvert sous les yeux. Il ne récite plus : il lit, il cite, et il vous montre la page.
Cette précaution reste essentielle, mais elle peut être renforcée. Il ne suffit pas de demander à l’IA de « citer ses sources ». Elle doit rechercher effectivement ces sources, les ouvrir, vérifier leur contenu et vous permettre de refaire vous-même le chemin.
Vous connaissez cette consigne depuis l’article précédent.
Voici, en substance, sa version renforcée. La nouveauté tient en une exigence : ouvrir et lire les documents, pas seulement les citer :
Pour toute question juridique, vérifie l’état du droit applicable avant de répondre. Identifie la juridiction, la date et les faits manquants, puis effectue une recherche à jour dans les sources officielles et primaires. Pour chaque règle déterminante, indique la référence exacte, la version en vigueur, un lien direct vers le document consulté et ce que cette source permet réellement d’affirmer. N’attribue jamais à une source ce que tu n’as pas vérifié dans le document lui-même. Si une source est introuvable, ou si tu ne disposes pas d’un accès effectif au Web, dis-le explicitement dès le début de ta réponse.
Cette consigne ne donne pas magiquement accès à Légifrance à une IA qui n’aurait aucun outil de navigation. Elle lui impose en revanche une discipline : utiliser les outils disponibles, montrer ce qu’elle a réellement consulté et reconnaître ce qu’elle n’a pas pu vérifier.
C’est une différence fondamentale. Une réponse accompagnée de liens n’est pas nécessairement une réponse vérifiée.
Un mot de mise en garde, car le lien lui-même peut mentir. Un modèle privé d'accès effectif au Web est capable de fabriquer une URL parfaitement plausible : le bon domaine, la bonne structure, un identifiant crédible, et, au bout, une page qui n'existe pas.
En formation, je vois régulièrement des juristes rassurés par la seule présence d'un lien Légifrance, qu'ils n'ouvrent jamais. Retenez cette règle simple : un lien qui a l'air bon n'est pas une preuve. La preuve, c'est le clic. Tant que vous n'avez pas ouvert le document et retrouvé la disposition qui fonde la réponse, tenez la référence pour non vérifiée.
Faites ensuite auditer la réponse et ses sources

Même lorsqu’une première réponse paraît convaincante, il est utile de demander à l’IA de la soumettre à un contre-examen. Le principe est celui du « LLM Council » (cf. conseil n° 5 de l’article précédent). La version renforcée ci-dessous y ajoute ce qui fait l’objet de cet article : l’audit documentaire, source par source. Pour un dossier important, vous pouvez effectuer cet audit dans une nouvelle conversation, voire avec un autre modèle, afin de limiter la tendance de l’IA à défendre sa propre réponse. Copiez la question, la réponse obtenue et ses sources, puis ajoutez la consigne suivante :
Tu interviens comme contrôleur indépendant de l’analyse reproduite ci-dessus. Ne cherche pas à la confirmer : tente de la réfuter. Recherche toi-même chaque source citée et contrôle qu’elle existe, qu’elle émane bien de l’autorité annoncée, qu’elle était applicable à la date pertinente et qu’elle soutient réellement la proposition qu’on lui attribue. Présente tes résultats dans un tableau : affirmation contrôlée, source annoncée, source retrouvée, statut (« vérifiée », « partiellement vérifiée », « contredite », « introuvable » ou « inaccessible »), lien direct. Termine par les objections sérieuses, les angles morts et une conclusion corrigée. N’affirme jamais avoir vérifié une source que tu n’as pas pu ouvrir.
Ce second prompt remplit une fonction différente du premier. Le premier organise la recherche et la rédaction de la réponse. Le second joue le rôle d’un contrôleur : il reprend les affirmations une par une et vérifie que les sources invoquées existent, sont à jour et disent réellement ce qu’on leur fait dire.
Une précision, enfin, pour éviter tout malentendu : ce contrôleur reste une IA. Ses statuts « vérifiée » ou « contredite » appellent le même scepticisme méthodique que la réponse initiale. L’audit ne remplace toujours pas votre clic, il vous prépare le travail. Son véritable apport est là : réduire la surface à contrôler. Au lieu de vérifier dix affirmations à l’aveugle, vous concentrez votre attention sur les deux ou trois que le contrôleur signale comme fragiles, et vous sondez par échantillon celles qu’il déclare solides.
Ces deux consignes ne sont toutefois qu’une première étape : il reste à vérifier les sources et à poser les quatre bonnes questions.
Le vrai test : un texte modifié il y a six mois
Pour savoir si votre IA lit ou récite, testez-la sur un texte récemment modifié : un texte pour lequel sa mémoire d’entraînement est nécessairement en retard.
Exemple : l’article D. 5122-13 du Code du travail prévoit un taux égal à 36 % de la rémunération horaire brute, assorti d’un minimum. Le décret n° 2026-35 du 29 janvier 2026 n’a pas modifié le taux de 36 %, mais a relevé ce plancher de 8,46 € à 8,57 €. Une IA qui récite une ancienne version pourra encore indiquer 8,46 €. Une IA qui a réellement ouvert Légifrance doit retrouver le nouveau montant, son identifiant officiel et, surtout, préciser que ce plancher s’applique aux demandes d’indemnisation relatives aux heures chômées à compter du 1er janvier 2026. C’est ce test-là qui départage la récitation de la lecture.
Reste une difficulté pratique : l’accès des IA aux sites publics par simple navigation demeure aléatoire : pages lentes, robots bloqués, contenus que le modèle ne parvient pas à lire.
Les sources officielles à privilégier
Raison de plus pour ne pas laisser votre IA errer sur le Web : désignez-lui la porte d’entrée. Voici les bases officielles à lui indiquer selon la nature de la vérification, et celles où vous cliquerez vous-même pour contrôler ses liens.
Nature de la vérification et sources officielles à privilégier
- Lois, ordonnances, décrets, codes, Journal officiel et conventions collectives : Légifrance
- Jurisprudence de la Cour de cassation et des juridictions judiciaires : Judilibre (exhaustif pour la Cour de cassation ; cours d’appel depuis 2022 en matière civile ; premières instances en cours de déploiement)
- Jurisprudence administrative : Conseil d’État – données ouvertes et ArianeWeb
- Constitutionnalité des lois et questions prioritaires de constitutionnalité : Conseil constitutionnel
- Droit de l’Union européenne : EUR-Lex
- Jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne : Curia
- Jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme : HUDOC
- Doctrine fiscale et règles de cotisations sociales : BOFiP et BOSS
- Existence, identité et événements juridiques concernant une entreprise : DATA INPI, Annuaire des entreprises et BODACC
- Décisions et positions des autorités de régulation : CNIL, AMF, Autorité de la concurrence, ACPR, Arcom
Attention enfin : une décision « introuvable » dans ces bases n’est pas toujours une décision inventée. L’open data judiciaire est encore en cours de déploiement, notamment pour les premières instances. Avant de conclure à l’hallucination, vérifiez que la décision recherchée entre bien dans le champ couvert par la base consultée.
Une source réelle peut encore être mal comprise
La vérification des références élimine une partie importante du risque d’hallucination, mais elle ne garantit pas à elle seule la justesse du raisonnement.
Une décision peut exister sans poser la règle générale que l’IA lui attribue. Un arrêt peut être limité à des circonstances très particulières. Une disposition peut être en vigueur aujourd’hui, mais ne pas l’avoir été à la date des faits. Un texte général peut être écarté par une règle spéciale. Une décision peut également avoir été infirmée, dépassée ou rendue dans une autre branche du contentieux.
Il faut donc distinguer quatre questions :
- La source existe-t-elle réellement ?
- Est-ce la bonne version, à la bonne date ?
- Dit-elle réellement ce que l’IA lui attribue ?
- La règle ainsi identifiée s’applique-t-elle au cas étudié ?
La première question relève de la vérification documentaire. Les trois suivantes exigent déjà une analyse juridique.
Il faut également rester attentif à la nature du document consulté. Sur Légifrance, par exemple, la version consolidée d’un code est particulièrement pratique pour connaître le texte applicable à une date donnée. Mais lorsqu’une difficulté porte sur la rédaction exacte d’une modification législative, sa date de publication ou son entrée en vigueur, il peut être nécessaire de revenir au texte publié au JO et à ses dispositions transitoires.
De même, le résumé d’une décision, son communiqué de presse ou son classement par un moteur de recherche ne remplace pas la lecture de la décision elle-même. Pour comprendre un arrêt, il faut examiner les faits, la procédure, les moyens invoqués, le motif retenu et la portée exacte du dispositif.
En conclusion
L’accès à une source officielle réduit bien le risque d’invention, mais il ne garantit ni le choix de la bonne version, ni la juste interprétation du document, ni l’applicabilité de la règle au cas étudié. La machine peut retrouver le bon texte et en tirer une conclusion inadaptée.
Votre objectif n’est pas d’obtenir une réponse avec des citations, mais une analyse dont le chemin de preuve peut être refait : une règle, une source, une version, un raisonnement et, lorsqu’elles subsistent, des incertitudes clairement identifiées.
À mesure que les réponses de l’IA deviendront plus convaincantes, cette exigence deviendra plus importante.
La prochaine fois qu’une IA vous livre une réponse impeccable, ne lui demandez pas seulement ses sources. Demandez-lui de vous montrer ce que chacune permet réellement d’affirmer, voire ce qu’elle ne permet pas de conclure.
Vous voulez passer à la pratique ? Écrivez-moi pour recevoir le kit de vérification complet : les deux consignes, le tableau des sources officielles et la checklist des quatre questions, prêts à l’emploi.

